Les Caract?res ou les m?urs de ce si?cle: - Je rends au public ce qu'il m'a pr?té; j'ai emprunté de lui la mati?re de cet ouvrage; il est juste que, l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mérite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'apr?s nature, et s'il se connaît quelques uns des défauts que je touche, s'en corriger. C'est l'unique lien que l'on doit se proposer en écrivant, et le succ?s aussi que l'on doit moins se promettre. Mais comme les hommes ne se dégo?tent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de le leur reprocher; ils seraient peut ?tre pires s'ils venaient ? manquer de censeurs ou de critiques: c'est ce qui fait que l'on pr?che et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'?tre applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-m?mes s'ils n'avaient cherché, par leurs discours ou par leurs écrits, que des éloges, outre que l'approbation la plus s?re et la moins équivoque est le changement de m?urs, et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent.
Prosateur de talent dot d'une plume acerbe, La Bruyere est loin de se contenter de peindre les moeurs de son temps. Multipliant, de maximes en analyses, les portraits satiriques tout autant qu'ironiques d'une socit de faux-semblants, son propos acquiert une porte universelle. Sous le regne des apparences, ou le grand travestissement burlesque le dispute a l'hypocrisie, aucun vice de l'humanit ne lui chappe : ambition, vanit, inconstance... Si l'on peut encore s'tonner du succes d'une oeuvre si corrosive, c'est surement qu'il est ais de rire des autres pour ne pas rire de soi !